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Les atlas historiques
ou
L'expression graphique des phénomènes et processus historiques

Joseph-Claude POULIN

 

Que les historiens doivent inscrire leurs objets d'étude avec précision dans la durée est une exigence du métier qui paraît toute naturelle. Toutefois, elle ne doit pas faire oublier un autre besoin, symétrique: la localisation dans l'espace. Sans en faire une priorité au même titre que les géographes, les historiens doivent eux aussi replacer les phénomènes ou processus historiques dans l'espace qui leur est propre, sous peine de laisser échapper un élément important de leur identité.

À cette fin, les historiens et cartographes se sont attelés depuis longtemps à la tâche de fabriquer des instruments de travail appropriés: les atlas historiques. La première édition du plus célèbre des atlas historiques de l'époque contemporaine (Historischer Weltatlas) a été publiée par Friedrich PUTZGER à Berlin en 1877; une centième édition a paru en 1981... La conception de telles publications spécialisées est étroitement tributaire des conceptions de l'histoire de leurs auteurs: de la cartographie de l'histoire nationale à celle de l'histoire mondiale, de l'histoire politico-militaire aux phénomènes de civilisation les plus variés, tous les genres d'atlas existent.

La qualité des atlas historiques est à vrai dire inégale, compte tenu des exigences au niveau universitaire. Certains sont expressément déconseillés, comme la série publiée sous le nom de Colin McEVEDY: son graphisme simpliste la rend inefficace. D'autres, à vocation pourtant universitaire, sont restés célèbres en tant que ratages; ainsi

  • Joseph CALMETTE, Atlas historique. 2- Le moyen âge, Paris, 1936 (4e éd. 1959!) dans la collection Clio: descente en flammes par Marc BLOCH, dans les Annales d'histoire économique et sociale, 9 (1937), p. 435 ;
  • Robert FAVREAU dir., Atlas historique français. Le territoire de la France et de quelques pays voisins. 2- Anjou, Paris, 1973, dans la collection Monumenta Historiae Galliarum: abattage par Serge CHASSAGNE, «Histoire et cartographie: une occasion manquée. L'Atlas historique de l'Anjou.» dans les Annales de Bretagne, 82:2 (1975), p. 195-200.

Enfin, certains atlas présentent des cartes délibérément falsifiées (profils côtiers, voies ferroviaires...) pour des raisons stratégiques, comme par exemple le World Atlas paru à Moscou sous la direction de A.N. BARONOV (2e éd. 1967, 250p.); car un atlas peut aussi servir à faire de la politique. Un atlas -- même historique -- est donc un document qui requiert le même effort critique que n'importe quelle autre publication.

Depuis le milieu du XXe siècle environ, les atlas historiques ont connu des transformations progressives, qui vont maintenant s'accentuant. À partir d'une tradition bien établie de regroupement de cartes, et rien d'autre, sinon un index des noms de lieux (pour les meilleurs d'entre eux) , on a vu y prendre place des textes de plus en plus longs, qui vont du simple commentaire de carte au résumé historique plus ou moins étoffé. Les plus riches sont porteurs de graphiques (histogrammes, camemberts, cercles concentriques, etc.) et d'une iconographie supplémentaire (paysages, monuments, artefacts divers) dont l'apparition reflète pour une part l'enrichissement de la notion de source chez les historiens. À la limite, de tels atlas en viennent à se rapprocher du statut de l'encyclopédie, à ceci près que les exposés discursifs ne sont pas rangés sous des mots-clés classés par ordre alphabétique. Cette évolution se traduit d'ailleurs par l'apparition de nouveaux intitulés, comme Atlas encyclopédique de..., Illustrated Atlas of... On finit par publier sous le nom d'«atlas» des ouvrages imposants quasi dépourvus de cartes; deux exemples achevés de cette situation sont fournis par Odile WATTEL, Petit atlas historique de l'Antiquité romaine, Paris, 1998, 176p., en fait un recueil de commentaires de documents figurés, et Le grand atlas de l’histoire des régions de France, s.l., 2001 (1ère éd. 1995), richement illustré mais dépourvu de cartes.

Les atlas historiques sont donc des compagnons ordinaires et indispensables de l'exploration historienne; les usagers doivent aller les consulter pour la plupart à la cartothèque, car seul un petit échantillon est maintenu parmi les ouvrages de référence de la Bibliothèque. Malgré leurs mérites certains, ils ne peuvent cependant pas rendre à eux seuls tous les services imaginables pour clarifier l'insertion spatiale des phénomènes historiques. À un niveau plus poussé, il faudra ensuite compter sur deux autres groupes de publications savantes:

  1. les manuels de géographie historique, qui ont vocation de présenter et commenter les variations historiques dans l'espace, tel celui de Norman J.G. POUNDS, An Historical Geography of Europe, Cambridge, 1990, XIII-484p.
  2. beaucoup de publications d'historiens -- à commencer par les publications à caractère encyclopédique -- qui contiennent leur propre cartographie. Pour les retrouver, les historiens ne disposent cependant pas d'un instrument comparable à celui dont l'American Geographical Society a doté les géographes : Index to Maps in Books and Periodicals, Boston, 1968, 10 vol. (164,000 notices) + 3 vol. suppl. 1971-1987.


Une autre limitation inhérente aux atlas historiques tient à leur mode d'expression: comment représenter le mouvement (changement historique) à l'aide d'un moyen de communication statique (support imprimé)? Les auteurs d'atlas s'y emploient de leur mieux en maniant couleurs, flèches, dégradés, zébrures et autres symboles graphiques, conformément à une grammaire visuelle codifiée par des manuels classiques. L'essai d'utilisation de plastiques transparents superposables à des cartes imprimées est peu fréquent, à cause de ses coûts excessifs.

Si les atlas historiques imprimés ne peuvent pas multiplier les cartes pour illustrer les moindres variations dans la durée, l'informatique ouvre maintenant des possibilités en ce sens, comme l'illustre l'Atlas historique périodique de l'Europe, qui propose des cartes des frontières de l'Europe aux 100 ans. L'exactitude de détail du tracé des frontières requiert évidemment une vigilance critique. Internet a déjà commencé à modifier les conditions matérielles de l'accès aux représentations graphiques et à leur maniement:


Contrairement à la situation qui prévaut encore dans les publications à caractère encyclopédique (sauf celles qui concernent directement le XXe siècle), les atlas historiques s'ouvrent assez largement sur l'histoire mondiale, même pour les périodes anciennes.

Afin d'éviter une pléthore paralysante, le répertoire proposé sur ce site n'a conservé que les meilleurs des atlas récents; il laisse d'emblée de côté les groupes suivants de publications:

  • pour les mondes anciens: les très nombreux atlas d'histoire biblique et d'histoire juive;
  • pour l'Europe: tous les atlas publiés en marge de l'ancienne collection Clio, ainsi que les séries en cours de parution consacrées à l'histoire urbaine. Elles sont préparées sous l'égide de la Commission internationale pour l'histoire des villes (Association internationale des historiens) et réalisées par des comités nationaux: Atlas historique des villes de France, British Atlas of Historic Towns, Deutscher Städteatlas, etc.
  • pour les États-Unis: la série des atlas consacrés à chacun des États américains, publiés en bonne partie par University of Oklahoma Press (Norman);
  • pour le Canada: la série des atlas consacrés à des comtés: Illustrated Historical Atlas of the County of...

La question plus spéciale de la cartographie ancienne n'est pas couverte par ce répertoire. Inversement, on y a inclus certains atlas de langue allemande, étant donné la qualité souvent supérieure de la tradition cartographique germanique.

Épilogue 

Recourir à des atlas historiques pour étoffer la compréhension d'un phénomène ou d'un processus historique, c'est bien; utiliser soi-même les ressources du graphisme pour appuyer une argumentation historienne personnelle, c'est mieux. Au-delà de l'étape de formation initiale, le moment viendra de fabriquer sur mesure des cartes historiques. Des éditeurs y ont pensé, qui offrent des dossiers cartographiques de base, fonds de carte à compléter selon les besoins d'une démonstration particulière. Les publications imprimées suivantes relèvent de cette logique:

Outline Map Series. Waterloo (Ontario), 1984.

BOSSON, Luc et Michel BARBE. Atlas de cartes muettes. Bruxelles, 1992, 104p.

DAMIAN, Raymond. Atlas pédagogique de cartes muettes et semi-muettes. Cégep de Saint-Laurent, 1982.

GREENWALD, Martin. Historical Maps on File. New York, 1984.

WALKER, H.J. Outline Maps for World Human Geography. Louisiana State University, 1964.

 

Africa Today. A Reproducible Atlas. Littleton (Mass.), 2e éd. 1994, 202p.

Asia Today. An Atlas of Reproducible Pages. Wellesley (Mass.), 1991, 156p.

Atlas de cartes muettes de l'Amérique du Nord, du Canada et du Québec, Sainte-Foy, 1984, 46f.

Europe Today. An Atlas of Reproducible Pages. Wellesley (Mass.), 2e éd. 1993.

Latin America Today. An Atlas of Reproducible Pages. Wellesley (Mass.), 3e éd. 1992.

The Middle East Today. An Atlas of Reproducible Pages. Wellesley (Mass.), 2e éd. 1993.

The United States Today. An Atlas of Reproducible Pages. Wellesley (Mass.), 1990.

Le cédérom Centennia Historical Atlas (Chicago, 1996) peut aussi être utilisé aux mêmes fins. Il est prévisible qu'Internet offrira de plus en plus de ressources de ce type. Voir par exemple :

BALAVOINE, Guillaume.  Atlas-historique.net (2004): fonds de cartes muettes pour l'histoire contemporaine (depuis 1814), à l'adresse : http://www.atlas-historique.net.